Cara ouvrit la porte de l'armoire et parcourut des yeux les divers documents et objets rangés à l'intérieur. Une pelote de laine de bouftou glissa d'une étagère, tomba au sol et entreprit de se dévider lentement en roulant jusque sous le lit mais la Iopette n'y prêta pas attention. Elle demeura immobile quelques instants, évaluant mentalement le tri qu'elle aurait à effectuer, puis commença à vider le meuble de son contenu. Tandis qu'elle déposait dans son vieux sac cawotte les éléments qu'elle souhaitait conserver et laissait négligemment choir à ses pieds tout ce dont elle allait se débarrasser, la jeune femme songea à nouveau à la décision qu'elle avait prise et aux raisons qui l'y avaient amenée.
Plusieurs années auparavant, l'Ordre d'Archangel avait vu le jour dans le but d'opposer une résistance ferme et organisée aux bandes de roublards qui sillonnaient la province d'Amakna et y entretenaient un véritable règne de la terreur en toute impunité. Bien des batailles plus tard, l'émergence des cités avait conduit les justiciers à rejoindre les forces de Bonta tandis que les roublards d'antan grossissaient les rangs de Brakmar, et l'Archangel avait alors eu fort à faire dans la guerre déclarée contre les démons. A cela s'ajoutait la lutte que l'Ordre menait en permanence contre les percepteurs des guildes les plus rapaces et les mercenaires sans foi ni loi du nouvel Ordre de Seriane-Kerm, bien décidés à profiter du chaos ambiant pour asseoir leur position.
Sensible aux valeurs défendues par l'Archangel, Cara avait intégré l'Ordre plus de deux ans auparavant et, si elle ne s'était que peu impliquée dans les batailles rangées que les Archanges menaient contre les démons, les Sérianes et les percepteurs, elle avait toujours défendu de son mieux les principes de sa guilde, fidèle à sa politique d'apaisement et de diplomatie.
Aujourd'hui toutefois, les choses avaient changé. Les roublards n'étaient plus qu'un lointain souvenir datant d'une époque révolue ; la guerre entre les cités s'essouflait et se résumait maintenant à des accrochages ponctuels et localisés entre partisans inconditionnels des factions rivales ; les percepteurs avaient muté de manière aussi brusque que globale, incapables dorénavant de rafler les biens des aventuriers, mettant ainsi fin aux ambitions des guildes avides et sans scrupules ; les Sérianes, enfin, semblaient avoir renoncé à leurs projets d'expansion et se faisaient aujourd'hui rares et discrets.
Le monde des Douze était donc entré dans une ère de calme relatif et l'Archangel s'était retrouvé à court de grandes causes à défendre et de nobles combats à mener. Victorieux, ayant atteints les objectifs qu'ils s'étaient fixés depuis des années, maintenant oisifs, les Archanges s'étaient peu à peu détournés du blason azur et argent, aspirant à concrétiser des projets personnels mis en attente depuis longtemps. Privé de ses forces vives, l'Ordre avait quitté le devant de la scène et s'était peu à peu enfoncé dans une forme de veille léthargique.
Cara savait toutefois que la torpeur qui semblait avoir envahi sa guilde n'était qu'apparente, que l'Archangel ne dormait que d'un oeil, prête à se reformer en un éclair pour engager le combat si le Mal se manifestait à nouveau, de quelque manière qu'il soit. Ce jour-là, la Iopette répondrait présent à l'appel de l'Ordre, sans hésiter. Mais dans l'immédiat, comme nombre de ses amis, elle aspirait à se retirer et mener une vie qui ne serait plus entièrement articulée autour de l'Archangel.
La jeune femme referma le rabat de son sac cawotte. Tout en l'ajustant sur son épaule, elle contempla le désordre qu'elle laissait derrière elle, pièces de tissus et d'étoffes de toutes sortes, outils usagés, parchemins divers qui jonchaient le sol. Bah, Hurgo trouverait bien quelqu'un pour faire le ménage…
Longeant les corridors déserts du Sanctuaire, Cara se dirigea alors vers les appartements d'EKarv. Elle colla un instant son oreille sur la porte puis tambourina rapidement contre le battant et entra sans attendre d'y être invitée -- comme d'habitude. Juché sur une chaise haute derrière son bureau, le Primogardien leva à peine les yeux par-dessus le manuel qu'il était en train de consulter :
- Entrez… dit-il d'une voix monocorde, blasé depuis longtemps par le sans-gêne de la Iopette.
- Chat, répondit cette dernière sans tergiverser, je vais quitter l'Archangel. Je suis venue t'en informer et te dire au revoir.
Cette fois, l'Ecaflip posa lentement sur le bureau le livre qu'il tenait entre ses pattes. Il émit un feulement rauque et dévisagea son interlocutrice. Ses oreilles triangulaires et mobiles s'aplatirent en arrière et ses vibrisses frémirent tandis que ses pupilles se rétractaient jusqu'à ne plus former que deux traits verticaux minces à peine visibles au centre de ses yeux.
Perplexe quant à la réaction que suscitait son départ, Cara ne put réprimer un sourire. Elle referma la porte derrière elle et s'avança à l'intérieur de la pièce à la recherche d'un siège. Une ultime discussion s'annonçait.
- J'ai fait un bide ? demanda-t-elle en adressant un clin d'oeil à EKarv.