«La flèche venait de traverser le champs à folle allure, avant de se figer en plein centre de la cible.
La disciple de Crâ qui l'avait décoché était magnifique. Je me souviens encore de son regard de braise, et de ses cheveux noirs, et sa douce voix résonne encore doucement dans ma tête...
“Entraine toi, Arkhaam.”
Les visions du passé sont légèrement amères, le cours du temps guidé par Xelor ne s'interrompt jamais, et nos meilleurs moments se trouve toujours derrière nous. Cette époque me manquait terriblement, je dois l'avouer.
Cette époque était celle de ma tendre enfance, ou adolescence plutôt. Je m'étais retrouvé dans le temple crâ très jeune, pour suivre de mes parents. Ou du moins, suivre la trace qu'ils ont choisi pour moi... Je le vivais mal, de m'adonner à une foi envers un dieu que je ne connaissais que par des louages exagérées sur sa juste vision, et son sourire étincelant qui illuminait l'Aurore. Je préférais déjà les exemples concrets de bravoures et de dévotion, comme l'épopée de Dame Silaisie, ou encore les vieux exploits de l'ordre Archangel. Mais incliner la tête face à une statue, je ne le supportait pas.
Le jour de mon arrivée dans ce temple fut pourtant adoucit par le doux chant d'Ashalya...
Cette époque remonte à tellement longtemps. Je regardais dans les yeux l'effigie de Crâ, lorsque cette disciple sortie de nulle part me demandait pourquoi je ne m'inclinais pas... Lui ayant expliqué, elle m'a sourit en étant contente que je puisse la regarder chanter. Je ne comprenais pas au début...mais lorsqu'elle commença cette complainte de Crâ... j'avais l'impression que mes viscères allaient s'échapper de mon corps. Je n'étais plus. Ma fierté et mon mépris n'existaient plus que dans mes plus profonds souvenirs, et je m'évanouissais à chacune des paroles que l'Ange qui se tenait devant moi chantait.
Ses cheveux noirs et souples, son regard rouge-sang illuminé par un enfer qui m'appelait, je crois que c'était ce que l'on appelait coup de foudre.
Les jours durant au temple, je n'arrêtais pas de penser à cette complainte qu'elle avait chanté pour notre déesse. Ca me ramenait dans mes plus profonds souvenirs, et me rappelait le regret d'avoir pour famille des gens que je n'aime pas et ne supporte pas.
Mon père était un ancien artisan réputé pour la finesse de ses arcs et la précision de son travail. Ma mère elle, était tisserande, pas moins connue que mon père, ensembles ils avaient apporté leur touche artistique à ce monde. Mais ils ont sombré dans la banalité. Ils se contentèrent de vouloir gagner de plus en plus d'argent, et c'est ainsi que fut vendue leur âme pour une place dans la bourgeoisie corrompue de Bonta. M'envoyer au temple était pour eux un moyen de se débarasser de moi, j'étais devenu gênant à leur tranquilité oisive. Et c'était tant mieux, le seuil de ma porte franchis, je sais que je ne leur apporterais aucune nouvelle de moi.
Je me consolais en écoutant chanter Ashalya... La complainte était si belle.
Je m'isolais des autres disciples, je ne voulais pas me faire d'amis, je n'en avais pas besoin. Avoir le sentiment d'être trahis par sa famille ne donne pas envie de placer sa confiance envers d'autres personnes vivantes.
La douceur et la sincérité de son regard m'hypnotisaient de plus en plus.
Ashalya était venu me voir, alors que je venais de manquer encore ma cible. Elle prit mon arc, que j'accusais d'être vicié, et elle décocha une flèche. Celle-ci traversa le champs à toute allure, avant de se figer en plein centre de la cible.
Elle me regardait en souriant, se moquant légèrement :
“On dirait que ça ne vient pas de l'arc.”
Ses mains douces effleurèrent les miennes. “Bande mieux ton arc”.
Avec l'agilité de ses doigts, elle replaçait mes mains visiblement posées de manière maladroite.
“Laisse la filer au nom de Crâ”
J'ai laché le cordage, et j'ai pu voir ma flèche filer droit devant moi, avant de se figer dans la cible.
“Entraine-toi.”
Les jours passèrent, et chaque fois que je croisais son regard, je ne pouvais m'empêcher de sourire bêtement. Je sentais une terrible faiblesse qui grandissait en moi. Mais c'était bien. Chaque jour nous devenions de plus en plus proche. Mes flèches ne rataient plus ma cible, excepté pour les fois où je l'admirais, elle.
Le premier baiser fut une épreuve dure à surmonter. Je n'avais pas peur de rater ma cible, mais tout le temps cette peur de la perdre, elle. Et pourtant, nous nous aimions. Ashalya était ce qui m'avait fait devenir moi. Quelqu'un qui est passé par une haine véhémente, et un mépris de tout, à une paix intérieure des plus calmes et douces. Cette paix, je la retrouvais lorsque, en cachette, elle me serrait dans ses bras.
Mais L'Innocence est faite pour voler en éclat.